mercredi 11 avril 2012

Denali 2011: le récit de l'expédition


De l'intérieur de mon sac de couchage, le son étouffé de l'alarme de ma montre atteint mes oreilles alors que les premiers rayons de soleil n'ont pas encore atteint notre tente. Alors que nous bougeons dans nos duvets, plusieurs petits cristaux de neige viennent se déposer sur notre visage et recouvrent jusqu'aux moindres petits articles tout ce qu'il y a dans la tente. Nos coéquipiers en sont aussi à se préparer dans leur tente alors que nous constatons que la météo est superbe pour notre première journée sur les glaciers alaskiens.
Les deux ans d'attente et de préparation se concrétisent enfin alors que nos deux cordées partent du Camp de base à 2140 mètres pour aller porter une première charge d'équipement et de nourriture vers le Camp 1. Le passage obligé à proximité du gigantesque drapeau américain disposé à la sortie du Camp de base symbolise le début véritable de l'aventure pour l'équipe MounTo composée de François Desrochers, Alexandre Lemay, Jonathan Morin-Émond et David Vachon.

Dans cette première partie de la voie qui nous amènera à l'emplacement du Camp 1, nous avons la surprise de trouver l'itinéraire déjà bien défini par les quelques équipes déjà présentes sur la montagne ainsi qu'aucune crevasse ouverte. Le Denali étant une montagne beaucoup plus populaire que le mont Logan, nous nous retrouvons à suivre un itinéraire au lieu de le créer de notre chef. C'est donc sans trop grandes difficultés que nous atteignons le Camp 1 où, après avoir sondé le terrain, creusons une première cache. Le retour au Camp de base conclut cette première journée de seize kilomètres.

C'est à notre troisième journée que nous quittons définitivement notre Camp de Base et établissons notre Camp 1 à la base de la Ski Hill, le premier véritable défi pour nos corps qui ne sont pas encore acclimatés à l'altitude. Par hasard, le choix de l'emplacement de notre campement nous permettra de rencontrer l'alpiniste Ed Viesturs, premier Américain à avoir fait l'ascension des 14 sommets de 8000 mètres sans oxygène d'appoint. Alors que nous espérons atteindre le Camp 2 pour aller y porter une charge d'équipement, nous sommes ralentis par les ressauts qui suivent la Ski Hill et la météo qui se détériore et nous creusons une cache au 2/3 de notre parcours.

Constatant l'amélioration de la météo, nous décidons de déplacer notre camp à l'altitude de 3350 mètres dès la journée suivante. Nous partons donc en direction du Camp 2 sous un soleil radieux qui illumine le paysage enneigé et malgré le poids de nos sacs, l'ascension de la Ski Hill semble plus facile que la première fois. Notre arrivée au Camp 2 se fait dans le blizzard alors que la neige et le vent complexifient l'établissement de notre camp. Épuisés de notre journée, nous construisons péniblement les murs de notre camp avant d'assembler nos tentes et de pouvoir nous préparer un souper bien mérité.

Quelques jours au Camp 2 nous permettent de déplacer notre cache et de se préparer pour la section supérieure de la montagne. Plusieurs décisions logistiques sont prises et nous décidons finalement de monter notre camp vers le Camp 3. Une fois passée la Motorcycle Hill, nous devons maintenant traverser la Squirel Pass avant de finalement déboucher sur le Windy Corner qui porte très bien son nom. Cette section de la montagne quoique peu technique ne laisse aucun repos à l'alpiniste qui la traverse puisqu'il est constamment exposé aux vents violents et aux chutes de séracs. Chemin faisant, nous finissons par arriver au Camp 3 à 4390 mètres où nous sommes accueillis par une autre tempête.

La journée du lendemain est consacrée à l'amélioration de nos murs de neige. Forts de notre expérience accumulée lors de précédentes expéditions, nous nous mîmes à la réalisation de notre campement. Les efforts déployés furent bénéfiques puisqu’au final, c'est au Camp 3 que nous avons affronté les pires tempêtes et passé le plus de nuits. Deux jours de repos supplémentaire nous permirent de recharger suffisamment nos batteries pour effectuer une montée vers le dernier camp avant le sommet. Le plan était de faire un dépôt de nourriture et de matériel pour avoir le moins de poids possible lorsque le camp serait déplacé à 5200 mètres. Cette section de l'ascension doit passer par une longue pente de neige et de glace qui mène à l'arête à laquelle la voie normale doit son nom, la West Buttress, et qui est une des sections les plus dangereuses de la voie normale. Exposés au vide des deux côtés de l'arête, les alpinistes doivent composer avec le terrain rocheux et neigeux instable en plus des rafales de vent. Nous négociâmes à travers ce labyrinthe, avant de creuser rapidement une cache et de redescendre vers notre camp inférieur.

Nous espérions pouvoir monter immédiatement la journée suivante afin de conserver du temps pour atteindre nos autres objectifs sur la montagne, mais nos plans changèrent subitement quand notre radio crachota : for tommorow: 70 miles per hours winds at 17 000 feets. Alors que nous avons une pensée pour les autres équipes prises au Camp 4, nous gardons espoir que la météo allait s'améliorer rapidement. Or, les jours suivants furent tout le contraire de ce que nous espérions et c'est pendant une semaine que nous avons attendu dans nos tentes à jouer d'innombrables parties de cartes accompagnées de longues siestes pour tuer le temps. Nombreuses furent les équipes qui, dépitées, durent redescendre vers le Camp de base comme leurs provisions n'étaient plus suffisantes pour tenter le sommet.

Qu'à cela ne tienne, nous avons tenu le coup jusqu'à la fenêtre météo suivante et dès que les conditions météo cessèrent d'être exécrables, nous avons monté au Camp 4 afin d'être en position pour faire le sommet. À ce moment de l'expédition, même si la majeure partie de la montagne est déjà derrière nous, il reste encore un fort dénivelé pour atteindre le sommet.

Lors de notre arrivée au Camp 4, de forts vents sévirent et nous affectèrent durant toute la nuit. C'est donc déjà épuisés par une mauvaise nuit de sommeil que trois des membres de l'équipe commencèrent leur tentative sommitale tandis que le dernier membre de l'équipe resta au Camp 4 en raison d'un début de mal aigu des montagnes, leur promettant de l'eau chaude à leur retour. 

L'ascension du Denali Pass ce fît à un rythme constant et efficace afin que les grimpeurs ne soient pas trop affectés par le froid matinal à l'ombre de la paroi. Une fois cette section passée et les dangers de chute fort diminués, tous puissent se désencorder afin de pouvoir progresser à leur rythme alors que leur objectif s'approchait à chaque pas. Meurtris par l'altitude et le froid intense, tous passèrent l'arête finale pour se retrouver au sommet avec François et Alexandre dans un premier temps suivis de David. Heureux et comblés, tous entreprirent alors la descente vers le Camp 4 qui se fît promptement et sans anicroche, où ils arrivèrent exténués, mais transformés par cet accomplissement personnel.

La journée du lendemain aurait permis à Jonathan de faire le sommet, mais les conditions météo se détériorèrent et l'objectif principal ayant été atteint, nous décidâmes après 24 jours sur la montagne de mettre fin à l'expédition. Motivés à l'idée d'un repas digne des «Douze travaux d'Astérix», nous avons donc commencé une descente épique entre le Camp 4 et le Camp de Base ponctuée d'arrêts au camp précédant pour récupérer du matériel. Cette descente ne se fît pas sans heurts et nous dûmes traverser un whiteout entre le Camp 2 et le Camp 1 pour finalement atteindre le Camp de Base à cinq heures du matin après 17 heures de descente continue.

La météo étant superbe le matin de notre arrivée au Camp de Base, nous avons pût prendre contact avec notre pilote de la compagnie Sheldon Air qui se démarqua par son efficacité en nous permettant de retourner à la civilisation le matin même. C'est par le hublot de l'avion que nous avons jeté, avant de quitter ces lieux magiques, un dernier regard à celle qui nous permis d'atteindre son sommet.