De l'intérieur de mon sac de
couchage, le son étouffé de l'alarme de ma montre atteint mes oreilles alors
que les premiers rayons de soleil n'ont pas encore atteint notre tente. Alors
que nous bougeons dans nos duvets, plusieurs petits cristaux de neige viennent
se déposer sur notre visage et recouvrent jusqu'aux moindres petits articles
tout ce qu'il y a dans la tente. Nos coéquipiers en sont aussi à se préparer
dans leur tente alors que nous constatons que la météo est superbe pour notre
première journée sur les glaciers alaskiens.
Les deux ans d'attente et de
préparation se concrétisent enfin alors que nos deux cordées partent du Camp de
base à 2140 mètres pour aller porter une première charge d'équipement et de
nourriture vers le Camp 1. Le passage obligé à proximité du gigantesque drapeau
américain disposé à la sortie du Camp de base symbolise le début véritable de l'aventure
pour l'équipe MounTo composée de François
Desrochers, Alexandre Lemay, Jonathan Morin-Émond et David Vachon.
Dans cette première partie de la
voie qui nous amènera à l'emplacement du Camp 1, nous avons la surprise de
trouver l'itinéraire déjà bien défini par les quelques équipes déjà présentes sur
la montagne ainsi qu'aucune crevasse ouverte. Le Denali étant une montagne
beaucoup plus populaire que le mont Logan, nous nous retrouvons à suivre un
itinéraire au lieu de le créer de notre chef. C'est donc sans trop grandes difficultés
que nous atteignons le Camp 1 où, après avoir sondé le terrain, creusons une
première cache. Le retour au Camp de base conclut cette première journée de seize
kilomètres.
C'est à notre troisième journée
que nous quittons définitivement notre Camp de Base et établissons notre Camp 1
à la base de la Ski Hill, le premier
véritable défi pour nos corps qui ne sont pas encore acclimatés à l'altitude. Par
hasard, le choix de l'emplacement de notre campement nous permettra de
rencontrer l'alpiniste Ed Viesturs, premier Américain à avoir fait l'ascension
des 14 sommets de 8000 mètres sans oxygène d'appoint. Alors que nous espérons
atteindre le Camp 2 pour aller y porter une charge d'équipement, nous sommes
ralentis par les ressauts qui suivent la Ski
Hill et la météo qui se détériore et nous creusons une cache au 2/3 de
notre parcours.
Constatant l'amélioration de la
météo, nous décidons de déplacer notre camp à l'altitude de 3350 mètres dès la
journée suivante. Nous partons donc en direction du Camp 2 sous un soleil
radieux qui illumine le paysage enneigé et malgré le poids de nos sacs,
l'ascension de la Ski Hill semble
plus facile que la première fois. Notre arrivée au Camp 2 se fait dans le
blizzard alors que la neige et le vent complexifient l'établissement de notre
camp. Épuisés de notre journée, nous construisons péniblement les murs de notre
camp avant d'assembler nos tentes et de pouvoir nous préparer un souper bien
mérité.
Quelques jours au Camp 2 nous
permettent de déplacer notre cache et de se préparer pour la section supérieure
de la montagne. Plusieurs décisions logistiques sont prises et nous décidons
finalement de monter notre camp vers le Camp 3. Une fois passée la Motorcycle Hill, nous devons maintenant
traverser la Squirel Pass avant de
finalement déboucher sur le Windy Corner
qui porte très bien son nom. Cette section de la montagne quoique peu technique
ne laisse aucun repos à l'alpiniste qui la traverse puisqu'il est constamment
exposé aux vents violents et aux chutes de séracs. Chemin faisant, nous
finissons par arriver au Camp 3 à 4390 mètres où nous sommes accueillis par une
autre tempête.
La journée du lendemain est
consacrée à l'amélioration de nos murs de neige. Forts de notre expérience
accumulée lors de précédentes expéditions, nous nous mîmes à la réalisation de
notre campement. Les efforts déployés furent bénéfiques puisqu’au final, c'est
au Camp 3 que nous avons affronté les pires tempêtes et passé le plus de nuits.
Deux jours de repos supplémentaire nous permirent de recharger suffisamment nos
batteries pour effectuer une montée vers le dernier camp avant le sommet. Le plan
était de faire un dépôt de nourriture et de matériel pour avoir le moins de
poids possible lorsque le camp serait déplacé à 5200 mètres. Cette section de
l'ascension doit passer par une longue pente de neige et de glace qui mène à
l'arête à laquelle la voie normale doit son nom, la West Buttress, et qui est une des sections les plus dangereuses de
la voie normale. Exposés au vide des deux côtés de l'arête, les alpinistes
doivent composer avec le terrain rocheux et neigeux instable en plus des
rafales de vent. Nous négociâmes à travers ce labyrinthe, avant de creuser rapidement
une cache et de redescendre vers notre camp inférieur.
Nous espérions pouvoir monter
immédiatement la journée suivante afin de conserver du temps pour atteindre nos
autres objectifs sur la montagne, mais nos plans changèrent subitement quand
notre radio crachota : for tommorow:
70 miles per hours winds at 17 000 feets. Alors que nous avons une pensée
pour les autres équipes prises au Camp 4, nous gardons espoir que la météo
allait s'améliorer rapidement. Or, les jours suivants furent tout le contraire
de ce que nous espérions et c'est pendant une semaine que nous avons attendu
dans nos tentes à jouer d'innombrables parties de cartes accompagnées de
longues siestes pour tuer le temps. Nombreuses furent les équipes qui,
dépitées, durent redescendre vers le Camp de base comme leurs provisions
n'étaient plus suffisantes pour tenter le sommet.
Qu'à cela ne tienne, nous avons
tenu le coup jusqu'à la fenêtre météo suivante et dès que les conditions météo cessèrent
d'être exécrables, nous avons monté au Camp 4 afin d'être en position pour
faire le sommet. À ce moment de l'expédition, même si la majeure partie de la
montagne est déjà derrière nous, il reste encore un fort dénivelé pour
atteindre le sommet.
Lors de notre arrivée au Camp 4, de
forts vents sévirent et nous affectèrent durant toute la nuit. C'est donc déjà
épuisés par une mauvaise nuit de sommeil que trois des membres de l'équipe
commencèrent leur tentative sommitale tandis que le dernier membre de l'équipe
resta au Camp 4 en raison d'un début de mal aigu des montagnes, leur promettant
de l'eau chaude à leur retour.
L'ascension du Denali Pass ce fît à un rythme constant
et efficace afin que les grimpeurs ne soient pas trop affectés par le froid
matinal à l'ombre de la paroi. Une fois cette section passée et les dangers de
chute fort diminués, tous puissent se désencorder afin de pouvoir progresser à
leur rythme alors que leur objectif s'approchait à chaque pas. Meurtris par
l'altitude et le froid intense, tous passèrent l'arête finale pour se retrouver
au sommet avec François et Alexandre dans un premier temps suivis de David.
Heureux et comblés, tous entreprirent alors la descente vers le Camp 4 qui se
fît promptement et sans anicroche, où ils arrivèrent exténués, mais transformés
par cet accomplissement personnel.
La journée du lendemain aurait
permis à Jonathan de faire le sommet, mais les conditions météo se
détériorèrent et l'objectif principal ayant été atteint, nous décidâmes après
24 jours sur la montagne de mettre fin à l'expédition. Motivés à l'idée d'un
repas digne des «Douze
travaux d'Astérix»,
nous avons donc commencé une descente épique entre le Camp 4 et le Camp de Base
ponctuée d'arrêts au camp précédant pour récupérer du matériel. Cette descente
ne se fît pas sans heurts et nous dûmes traverser un whiteout entre le Camp 2 et le Camp 1 pour finalement atteindre le
Camp de Base à cinq heures du matin après 17 heures de descente continue.
La météo étant superbe le matin
de notre arrivée au Camp de Base, nous avons pût prendre contact avec notre
pilote de la compagnie Sheldon Air qui se démarqua par son efficacité en nous permettant
de retourner à la civilisation le matin même. C'est par le hublot de l'avion
que nous avons jeté, avant de quitter ces lieux magiques, un dernier regard à
celle qui nous permis d'atteindre son sommet.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire